Tabous, mythes et rites menstruels

 

Le tabou menstruel aura sans doute été le principal instrument d’installation, de consolidation et de maintien du patriarcat. Encore aujourd’hui, il sert à garder les femmes « à leur place ».

Dans les sociétés tribales, il n’existe ni police ni armée. Ce sont les lois morales et les tabous qui sont chargées de maintenir la paix sociale et les structures en place. Les tabous ont ceci de particulier qu’ils ne sont pas basés sur une logique rationnelle, comme le sont les lois morales telles que s’abstenir de causer de tort à ses voisins.

Le tabou, qui consiste en des prescriptions de comportement – généralement des restrictions −, se base sur la peur du danger : toute personne qui enfreint le tabou est accusée d’attirer le malheur. Ainsi, par exemple, dès qu’un enfant était malade ou qu’un homme était blessé à la chasse, on soupçonnait la femme d’avoir touché les outils de chasse des hommes alors qu’elle était menstruée.

Ces restrictions, souvent basées sur des associations symboliques, ont éventuellement servi à exclure les femmes de la chasse et de la pêche et, ainsi, à les rendre économiquement dépendantes des hommes. En effet, la quête d’aliments riches en protéines leur était interdite par le tabou, faute de pouvoir toucher aux instruments de chasse et de pêche. Les restrictions imposées par le tabou menstruel ont aussi servi à exclure les femmes du contrôle des rituels et du chamanisme, et éventuellement, de toutes les sphères de prestige, d’influence et d’autorité. Car le politique est ancré dans le rituel, il prend naissance dedans. L’état impur des femmes en faisait des êtres incapables de négocier avec les forces bénéfiques à la communauté. Pourtant, à l’origine, c’étaient surtout les femmes qui étaient chamanes, et elles n’excluaient nullement les hommes de leur pratique.

Il arrive à toute personne de rencontrer, lors de ses lectures, l’idée d’impureté des femmes, d’impureté du sang menstruel. Or, quand on étudie l’anthropologie, on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’impureté au sens hygiénique, mais de saleté symbolique.

En effet, à l’origine, les mots pureté et impureté avaient la même signification : celle de sacré. On mettait à part certaines choses pour les traiter de façon spéciale – souvent rituelle –, afin d’obtenir les résultats souhaités ou d’éviter les situations que l’on craignait; ces choses étaient sacrées.

Est impur, généralement parlant, ce qui échappe à nos catégories mentales, ce qui comporte des ambiguïtés. Ainsi, est dans un état impur une personne qui traverse un passage, que ce soit le passage de l’enfance à l’état adulte, le passage de la vie à la mort ou, inversement, de la mort à la vie (comme dans la naissance ou l’enfantement). On fait un rituel à la personne pour traiter l’impur que comporte son état... non défini. On veut harnacher le pouvoir créateur de l’absence de forme, on veut contrôler les résultats. On appelle ces états « liminaires », car ce sont des états entre-deux, des espaces frontières. À noter que l’impur n’est pas négatif; il est simplement à traiter avec un soin particulier, à cause de son état entre-deux.

Comment cela s’applique-t-il aux menstruations et aux femmes menstruées? Le sang menstruel évoque la santé (une femme qui est menstruée est en santé; c’est quand elle ne l’est pas qu’on se pose des questions) et, en même temps, le sang évoque la blessure, surtout dans les sociétés tribales où se pratique la chasse. Les enfants naissent dans le sang  celui de l'accouchement  et, souvent, les gens mouraient dans le sang. Le sang des femmes est aussi celui de la fertilité; quand il coule lors des règles, il est le signe que la femme peut avoir en enfant mais qu’aucun n’a été conçu ce mois-là. La santé et la blessure, la vie et la mort, la fertilité et la stérilité : des contraires, des générateurs d’ambiguïtés... sur des questions fondamentales.

Un autre aspect liminaire des menstruations est le passage subjectif entre les mondes. En effet, celles-ci sont caractérisées chez les femmes par l’amplification de la perception extrasensorielle ainsi que la facilité accrue à entrer en transe. Cela est bien documenté. De plus, la hausse d’appétit sexuel autour du début des menstruations a de quoi insécuriser les personnes qui essaient de contrôler la sexualité des femmes. La synchronie entre le cycle menstruel et le cycle lunaire a aussi de quoi fasciner, surtout dans les sociétés où l’on vit à l’éclairage naturel.

Pour toutes ces raisons, les hommes ont créé des mythes qui mettaient en scène des personnages masculins aux comportements contradictoires et des objets aux propriétés magiques qui représentaient les menstruations. Ils ont aussi créé des rituels qui mettaient en scène le sang ou des substituts du sang menstruel. Les hommes qui pouvaient manipuler ces substances sans encourir de résultats négatifs étaient appelés des hommes de pouvoir, et on leur accordait un statut particulier : celui d’hommes purs, de prêtres, de medicine men. Car le sang menstruel était considéré comme dangereux. Dès lors, la pureté du prêtre s'oppose à l'impureté des femmes et cette dernière devient négative.  

Avec l’avènement des civilisations et des grandes religions – toutes patriarcales −, à cause du pouvoir idéologique et politique des institutions, le tabou menstruel tel que pratiqué dans les sociétés tribales n’a plus eu de raison d’être et il en est resté des superstitions. Aujourd’hui le tabou menstruel prend la forme d’une étiquette, soit une série de petites règles de comportement en société qui consistent à garder le fait menstruel secret. Cette étiquette fait en sorte que les femmes sont censées se sentir embarrassées lorsqu’on peut s’apercevoir qu’elles sont menstruées ou si elles abordent le sujet en présence d'hommes. L'étiquette menstruelle reste politique, car une personne embarrassée n'a pas tout son pouvoir.

Surveillez la parution du livre sur les tabous, mythes et rites menstruels dans les divers types de sociétés aux Éditions Treize Mères ainsi que les articles publiés sur ce site pour en apprendre davantage sur ces sujets.

 

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