Sur la colère

N’aie pas peur du titre. Je vais t’emmener dans une forêt d’arbres noircis, fendus par la foudre, d’arbres rabougris, d’arbres crochus et d’arbres fantômes. Tout ça potentiellement en toi. Nous verrons ensuite des arbres magnifiques, majestueux, puissants. Suis-moi si tu le veux bien.

Dans ce billet, je vais te raconter une expérience que j’ai vécue pour t’amener à remettre en question certaines idées et émotions acquises par rapport à la colère.

La colère n’a pas à être destructrice. Au contraire, c’est une émotion comme une autre. L’exprimer sert à rétablir la connexion avec l’autre plutôt que de laisser détériorer notre relation. Quand une personne ne respecte pas nos limites, qu’elles soient physiques ou affectives, cela génère de la colère. Toute personne a droit au respect.

Le problème, c’est qu’on a appris à nier la colère. Elle n’a tellement pas sa place dans la définition de la féminité! L’idée est d’apprendre à s’en servir de façon saine et puissante plutôt que de la détourner. D’accord. Mais que signifie « détourner la colère ». En réalité, il existe plusieurs façons de détourner l’énergie de la colère, et je suis plutôt sûre que tu te reconnaîtras dans l’une d’elles. Quand je dis « détourner » je veux dire que l’on fuit la source de cette émotion. Car elle a des racines profondes, devenues inconscientes. Au point de devenir rage, i.e. sans motif conscient.

Je te mets au défi de trouver la façon que tu utilises le plus couramment pour détourner l’énergie de ta colère. Tu peux avoir tendance à (1) la diriger vers l’extérieur, ce qui s’appelle « externalisation » (2) la diriger vers l’intérieur, ou « internalisation » ; (3) la contenir, « contenance » ; ou (4) la nier carrément, ce qui crée une telle coupure à l’intérieur de soi qu’on peut appeler un tel détournement « segmentation ».

Mettons que tu attaques une personne lorsque tu es en colère contre elle. Tu lui rentres dedans, par des mots ou des gestes agressants. Tu peux simplement la haïr, ce qui joue à des niveaux plus ou moins subtils (vibrations, regards, etc.). Quand tu fais cela, tu externalises ta colère. C’est ta façon de la détourner. Bien sûr, c’est le moyen le plus direct de détruire les relations. Qui voudra s’exposer à nouveau à tes agressions?

Imagine maintenant qu’au contraire tu prends tout sur toi. Tu te dis que la frustration ou le conflit qui sont là sont de ta faute, endossant la responsabilité de ce qui est arrivé. Tu rediriges la colère vers toi-même — contre toi-même. C’est cela la colère introvertie. Elle a un effet est dévastateur sur toi, car tu attaques ainsi ton estime personnelle.

Mettons que lorsque tu es en colère, tu essaies de ne pas la montrer. Tu veux protéger l’autre personne parce que tu crains de la blesser ou tu as peur de ses réactions. Ce mouvement de contenance a sans doute donné lieu à l’expression se donner une contenance. On cache quelque chose.

Finalement, imagine que tu as pris l’habitude de te dire à toi-même ou aux autres : « Ah moi, je n’ai plus de colère. » « J’ai revisité ma colère et je m’en suis guérie. » Toutes tes mémoires de colère ont pris le chemin d’une congélation à long terme. En réalité, ce qui se passe, c’est que ton être est divisé en deux. La colère va se ranger dans un coin, dans ce qui est « pas correct » en toi, dans ce qui est nié. Cela s’appelle la segmentation. Cela cristallise encore plus la séparation correct/pas correct dans ton corps-pyché.

Tu peux utiliser plusieurs de ces façons de détourner ta colère, mais généralement il y en a une ou deux qui te sont habituelles, dépendant des contextes – amitiés, travail, famille, etc.

Je vais te raconter une anecdote pour illustrer à la fois une transgression de mes limites personnelles par une autre personne et mon mode de détournement, qui est la segmentation.

Il y a quelques mois, je suis allée rendre visite à un ami que je n’avais pas vu depuis 40 ans et avec qui j’avais eu une aventure à l’époque. Ma visite a duré trois jours et, pendant ces trois jours, il m’a donné cinq massages avec la technique qu’il avait apprise et approfondie, qui s’appelle la myothérapie. Il tenait à me faire connaître ces massages et, c’était prévu, il allait me donner cinq massages pour que je puisse en ressentir les bénéfices et en parler à d’autres.

Je tiens à préciser que, de tout le weekend, je ne lui ai donné aucun signe indiquant que je désirais être intime, sexuellement, avec lui. J’ai d’ailleurs dormi dans mon véhicule les deux nuits, justement pour éviter toute confusion à ce sujet.

Ses massages étaient profonds et je les ai acceptés l’un après l’autre, car ils me faisaient beaucoup de bien. La technique ressemble à la fasciathérapie. Lors du premier massage, quand il a passé ses mains sur mes seins, à un moment donné, il a serré un peu mes mamelons. Je suis alors sortie de mon état de réceptivité pour repousser sa main, l’empêcher de me toucher à cet endroit. Mon geste était clair : je ne désirais pas être excitée sexuellement.

C’est resté comme ça : nous n’en avons pas reparlé. Nous avons parlé d’un tas d’autres choses, le soir, au souper, les matins et les après-midis. Lors du deuxième, du troisième et du quatrième massages, il a fait exactement la même chose qu’au premier. Là encore, j’ai repoussé sa main. À chaque fois, c’est resté comme ça, en ce sens que nous n’en avons pas reparlé. Au cinquième massage, avant que je ne reparte vers chez moi, là ça a été le tour du clitoris. J’ai encore une fois aussitôt repoussé sa main, pour la même raison.

Au moment du départ, nous avons parlé d’autres choses, en bons amis. Pendant les quatre heures de mon retour à la maison, un fort malaise a graduellement monté en moi. Je ne pouvais rien relier de précis à ce malaise. J’avais un besoin urgent de me laver, ce que j’ai fait sitôt arrivée. Les jours suivants, je me suis sentie vraiment mal et j’ai commencé une période de plusieurs semaines de cet épouvantable malaise. Jusqu’à ce que je me rende compte que oui, j’étais en beau tabarnak! Je ne pouvais plus le nier.

Parcourant ma terre
J’ai découvert un puits
C’était un puits de colère
Je m’en nourris depuis.

Comment ai-je pu ignorer ma colère pendant ces deux ou trois jours? Pourquoi n’en ai-je pas parlé à cet homme la journée où c’est arrivé la première fois… ou la deuxième? C’est que le mode de détournement que j’ai développé dans ma vie était la segmentation. « Non je n’ai pas de colère, moi. Je l’ai déjà explorée, je n’en ai plus. J’ai tout nettoyé. » Or, elle était enfermée dans un coin de moi, à double… à triple tour.

Mon père était colérique, violent. Son mode de détournement à lui, c’était l’extroversion. J’ai l’impression qu’un jour, enfant, je me suis fâchée contre lui et qu’il m’a attrapée par la nuque pour me lancer quelque part, contre un mur ou sur un divan. Ce jour-là, j’ai probablement décidé que je n’avais pas de colère, qu’il était dangereux d’avoir de la colère. Ça a dû être la base de ma segmentation. Plus tard, à l’adolescence, il m’est arrivé à plusieurs reprises, par des petits événements avec d’autres personnes, dont ma mère, de confirmer qu’il n’est pas correct d’avoir de la colère.

Quoi d’autre que la transgression des limites personnelles peut nous mettre en colère?

Cela peut être une réalité sociale dans laquelle on se sent agressé.e ou nié.e. On peut lire une phrase sexiste dans un journal ou entendre un commentaire qui dévalorise le type de personne auquel on s’identifie, p. ex. à cause de notre orientation sexuelle, notre classe sociale ou notre poids. L’attaque est subtile, mais agressante. On a pris l’habitude de banaliser ces affronts, car ils sont nombreux, quasi constants. Reste qu’ils nous atteignent dans notre estime personnelle. Tout le monde a besoin de nourrir, de cultiver son estime personnelle. L’estime de soi est un facteur clé de la santé mentale. Tout le monde a droit à de la nourriture pour sa santé mentale.

Quoi d’autre peut nous mettre en colère?

Si, dans une relation proche, on exprime un besoin, et que cette personne n’en tient pas compte — elle fait comme si on ne lui en avait jamais parlé —, cela peut nous mettre en colère. La mère qui exprime à son ado qu’elle a besoin de son aide pour faire le ménage et qui voit que rien ne change, elle a évidemment des raisons d’éprouver de la colère.

Je veux revenir sur les limites personnelles. Les femmes, nous nous sommes souvent fait nier nos limites, car les hommes ont grandi dans une culture qui leur a fait croire qu’ils ont tous les droits sur le corps des femmes. Les regards et touchers non bienvenus et, plus grave encore, les assauts tels que les viols, sont une négation de nos limites personnelles.

Quand mon père n’allait pas, il s’en prenait aux enfants, il les battait. Comme lui-même s’était fait battre, enfant. Ainsi, très tôt, tout comme mes sœurs et frères, j’ai perdu mes limites corporelles. En réalité, je me les suis fait défoncer.

Plus tard dans la vie, comment les retrouver, ces limites personnelles? Il faut d’abord reconnaître qu’on en a, puis les définir au fur et à mesure des événements qui nous fâchent et ensuite les faire respecter. Cela fait partie d’une saine identité. J’essaie d’imaginer ce que ça peut être pour une femme qui a connu l’inceste en bas âge ou qui a été violée, surtout à répétition. Sa colère ne s’est pas évaporée comme ça. Elle est allée se loger quelque part dans son corps-psyché et a pu envahir des portions importantes de son être.

Quand on sait que la phase prémenstruelle met en lumière nos émotions inconscientes, on ne doit pas s’étonner d’éprouver à ce moment-là de l’hostilité, de l’agressivité ou de la déprime. La colère détournée, sous n’importe lequel de ses modes, mène à la dépression ou à l’isolement de la personne. Alors ne venez pas me parler de trouble dysphorique prémenstruel (TDPM), terme chéri de la psychiatrie depuis que le mythe du SPM a été déboulonné.

Bien sûr, dans certains cas, il faut retenir momentanément sa colère, par exemple, pour ne pas perdre son emploi. La solution consiste à se donner un recul, à prendre le temps d’aller au fond de soi et à ventiler si nécessaire. Pour éviter de bitcher, on prend soin de bien choisir la personne avec qui on ventile notre colère. Puis on parle avec la personne qui nous a offensée. On le fait avec l’intention de garder le lien avec l’autre et on écoute réellement ce qu’elle ou il a à dire. En réalité, cela n’est pas donné. C’est tout un apprentissage.

La colère est bénéfique : elle sert à sauvegarder nos relations, à garder les gens qu’on aime proches de soi. Elle nous aide aussi et surtout à atteindre nos objectifs. On se tient debout et on arrive à dire les choses. On devient un arbre magnifique.

Pour en arriver là, on doit aller à la source de la colère, de la rage. Ça demande un voyage à l’intérieur de soi. Justement, juste avant les règles, c’est un bon moment pour ça. Parce qu’on est portée, par notre état physiologique, neurologique (hormones, neurotransmetteurs, etc.) à entrer en contact avec notre rage. Je suis certaine que tu as déjà éprouvé ça, la rage prémenstruelle. Un jour, elle devient fureur, superbe fureur prémenstruelle.

Je ne peux terminer ce billet sans mentionner l’ouvrage qui m’a le plus aidée à reconnaître le pouvoir et les avantages de la colère : The Anger Advantage, du trio D. L Cox, K. H. Bruckner et S. D. Stabb. Je te le recommande chaudement.

C’est un long billet. J’espère qu’il t’a aidée.

Andrée
© 2020

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