La merde sur les règles

Le concept de SPM a dénaturé, dans notre esprit, ce qu’est en réalité notre expérience menstruelle. Il a falsifié notre interprétation, notre perception des changements que nous vivons et, en faisant cela, il nous a empêchées d’en observer les aspects positifs.

La meilleure voie pour arriver à comprendre comment une idée ou une perception évolue est de la situer dans son contexte. Contexte politique, contexte économique, contexte culturel ou idéologique. À partir de là, tout coule de source. En voyant clairement les intérêts des gens qui écrivent et diffusent les idées, on peut prendre du recul, on peut se faire une idée soi-même, dégagée des mythes de notre époque.

Dans ce billet, je vais te montrer comment sont nées les idées médicales sur les règles, qui ont plus tard mené au concept de SPM.

Je t’emmène aux États-Unis de la deuxième moitié du 19e siècle. L’industrialisation bat son plein. Beaucoup de familles abandonnent la ferme pour aller s’installer en ville. Les gens délaissent les petites entreprises familiales – où femmes, hommes et enfants travaillent ensemble –, et ils adoptent un mode de vie où le père va travailler à l’extérieur. La femme à la maison devient plus que jamais un incontournable, un must. Parce que papa revient à la maison fatigué après sa journée de travail à l’usine, au bureau ou sur la route, le repas doit être prêt, ses vêtements, lavés, ses enfants, bien soignés, etc. Donc, très important – voire vital pour le système – de rentrer bien comme il faut dans la tête des gens que le rôle des femmes est un rôle domestique.
Aquarelle - Femme 19e siècle
Josée Charbonneau, jcharbonneau76@hotmail.com

Imagine maintenant que tu es l’épouse d’un homme qui a réussi à se tailler une bonne place dans la société. Il est bien vu dans cet univers bourgeois d’avoir des servant.e.s. Alors tu en as. Une ou deux. Une nounou avec ça.

Tu as peut-être une certaine culture, tu aimes peut-être lire, jouer du piano ou un autre instrument, etc. Mais tu ne peux pas faire d’études supérieures parce que les collèges et universités sont exclusivement réservés aux hommes.

Il y a là, dehors, des mouvements qui prônent la tempérance, car les abus d’alcool font des ravages. Il y a aussi tout un mouvement qui lutte pour les droits des enfants, car nombreux sont les jeunes qui sont exploités dans les usines. Si tu as le goût d’avoir une vie sociale, autre que celle qui tourne autour de ton mari et sa carrière à lui, tu vas probablement t’engager dans un de ces deux mouvements humanitaires.

En rencontrant les autres femmes investies dans ces mouvements, tu vas y prendre goût, tu vas vouloir avec elles influencer les décisions qui se prennent au niveau politique en vue d’un mieux-être collectif. C’est ainsi que tu vas appuyer, nourrir de ta contribution le mouvement des suffragettes.

Si tu es curieuse, voire passionnée par un sujet ou une discipline, tu vas vouloir faire des études, avoir accès à l’éducation supérieure. Tu vas vouloir te joindre, de près ou de loin, au mouvement des femmes qui revendiquent plus d’autonomie intellectuelle et économique, un mouvement sans nom, car occulté. On l’appellera plus tard « première vague féministe ». On sait qu’il existe des méthodes de contraceptives et que l’avortement peut être une pratique sécuritaire. Mais celles qui osent diffuser de l’Information sur ces sujets sont menacées et on leur interdit toute propagande sur ces sujets.

Pourquoi t’ai-je demandé de t’imaginer dans la situation d’une femme mariée à un bourgeois? Parce que ce sont surtout ces femmes qui ont poussé la machine à briser le sentiment d’impuissance qu’elles ressentaient. Les épouses bourgeoises s’ennuyaient à la maison. Elles avaient des servantes, donc passablement de temps libre, et elles voulaient utiliser leurs talents et satisfaire leur soif de connaître. Elles voulaient s’épanouir, quoi! De plus, n’oublie pas que, à part le travail ménager et les professions d’infirmière et d’institutrice, très exigeantes et contraignantes, il n’y avait que la porte du couvent qui était ouverte à celles qui ne voulaient pas se marier.

Comment penses-tu que le clergé et les personnes-moteurs de l’industrialisation ont réagi face à ce mouvement des femmes qui menaçait de faire s’écrouler leur édifice économique, politique et même religieux? Tout d’abord, il fallait convaincre les patrons, les directeurs de collège et les hommes politiques de verrouiller la porte de leurs institutions aux femmes. Il fallait surtout convaincre les maris et les épouses que la place des femmes n’était nulle part ailleurs que dans le confort du foyer.

Alors toi, avec tes besoins et selon ta conscience et ton tempérament, tu t’es placée quelque part sur ce chaud échiquier : soit avec les militantes averties dans un mouvement de pression hyperstimulant; soit avec tes amies de la paroisse, douce comme un agneau; soit à la maison, point, entourée de marmots et de servantes.

En tout cas, tu as certainement lu des articles dans les journaux ou entendu à la maison ou dans des rencontres mondaines des débats où on développait les idées suivantes : l’activité intellectuelle est néfaste pour la santé reproductive des femmes (principe de la conservation de l’énergie, nouvellement découvert à l’époque); la natalité blanche est trop faible – beaucoup trop d’immigrants; le centre des femmes est leur utérus; les menstruations régulières sont nécessaires à la santé.

Le débat sur la place des femmes est vraiment hot dans les journaux en cette deuxième partie du 19e siècle et ça se parle partout.

Les défenseurs du système ont commencé à dire qu’il était nuisible pour la santé reproductive des femmes qu’elles transportent des gros livres, comme dans les déplacements au collège et à l’université. C’est vrai qu’il y avait beaucoup de femmes malades dans les familles bourgeoises. Pas étonnant : la mode était aux corsets qui entravaient la circulation et empêchaient les femmes de bien respirer. Les talons hauts et les lourdes jupes mettaient une pression supplémentaire sur les travers d’une mauvaise posture. De plus, il était de bon ton dans cette société nantie de servir des pains et pâtisseries faites de farine blanche, plus légers, plus raffinés. Beaucoup de femmes bourgeoises devenaient malades physiquement ou mentalement. Beaucoup aussi tombaient en dépression, dévalorisées par leur situation de simple objet décoratif visant à promouvoir la carrière du mari.

Les femmes de la classe ouvrière, qui ne portaient pas d’artifices vestimentaires nuisibles à la santé et qui mangeaient du pain entier, ne souffraient pas autant de ces maladies. Tout cela, les femmes qui s’engageaient dans les débats l’ont bien fait valoir.

Sous la pression du clergé, les médecins réguliers, une profession relativement nouvelle et qui se faisait bien payer – après avoir réussi à rendre la pratique de sage-femme illégale et condamnable – ont été très influents dans ce débat. Ils ont beaucoup mis l’accent sur la mauvaise santé des femmes. Toi, petite bourgeoise, si tu suivais le courant de la bonne société, tu rencontrais tes amies pour le thé, petit doigt au-dessus de la tasse, tu te plaignais de toutes tes maladies et te vantais de recevoir les soins de tel ou tel médecin de renom.

Pendant ce temps, plusieurs de ces médecins laissaient errer leurs mains sous les jupes, au grand plaisir inavoué de ces dames. Plusieurs aussi exerçaient leur cruauté. Aux femmes désobéissantes – dont celles qui voulaient fuir l’emprise conjugale ou familiale – on prescrivait des séjours dans des asiles. Pendant une période, on a même prescrit et administré des ovariectomies et des clitoridectomies aux femmes récalcitrantes.

Mais toujours des femmes ont résisté. La lutte s’est poursuivie.

Il y a eu les deux guerres mondiales. Dans les deux cas, les femmes ont œuvré dans les usines pour ravitailler en armes et autres produits les troupes au combat. Sitôt la paix rétablie, on a fait pression sur elles pour qu’elles retournent à la maison.

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’un syndrome prémenstruel (SPM). On a parlé de ménotoxine, une substance toxique dans le sang menstruel, ce qui a été réfuté. On a popularisé l’idée que les femmes étaient moins compétentes ou performantes au travail et dans les sports lorsque menstruées. Cette idée est encore bien implantée dans l’esprit populaire, malgré le fait qu’elle n’ait jamais été démontrée et qu’elle ait été invalidée maintes et maintes fois en recherche. Je suis certaine qu’elle justifie encore, en sourdine, que les femmes soient moins bien payées que les hommes.

Pour la suite de la petite histoire du SPM, je t’invite à lire l’article « Les menstruations : une occasion spirituelle », publié dans la revue Vitalité Québec de septembre 2014 et reproduit dans la section Articles de mon site web.

SVP fais-nous part, aux autres personnes qui lisent ce blogue et à moi-même, de tes réactions et commentaires.

Andrée
© 2019

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