Au-dessus de l’oiseau tonnerre

Un jour, j’ai vécu une situation qui m’en a dit long sur les attentes des gens par rapport au secret qui doit entourer les menstruations.

J’étais chez moi, mais c’était un logement semi-privé semi-public, en ce sens que le propriétaire de la boutique située au rez-de-chaussée venait de temps en temps au logement (à l’étage), pour se reposer ou prendre un repas, et amenait parfois un ami. Sa résidence principale était à la campagne. Il louait aussi une chambre à une autre personne que moi. Le logement était plutôt luxueux avec puits de lumière, pyramide sur le toit, dojo, sauna, etc. Je l’aimais à cause de l’abondance de lumière et parce qu’il était situé dans un quartier de Montréal très intéressant à l’époque.

Voici mon anecdote. Un jour, environ une heure après avoir fini de me laver dans le grand bain sous le puits de lumière, le propriétaire et l’un de ses amis se sont approchés de moi avec une attitude plutôt singulière. Je n’avais jamais ressenti chez des gens un tel mélange de curiosité, d’attitude offensive et de crainte. Un peu comme chez un enfant qui vient d’apercevoir une mouffette. Le propriétaire m’a signalé que j’avais laissé des choses dans le bain. Je suis allée voir. Effectivement, j’avais négligé de laver mon bain; je n’y étais pas retournée après m’être séchée. Il y avait dans le fond du bain non seulement un peu de sang menstruel séché – j’étais menstruée ce jour-là –, mais aussi des morceaux d’endomètre.

On se méprend généralement sur la nature de ces petits morceaux d’endomètre qui sont évacués en même temps que le sang menstruel. On croit que ce sont des caillots. Or, le sang menstruel ne coagule pas parce qu’il contient une substance sécrétée par les vaisseaux sanguins de l’endomètre qui l’en empêche. On voit parfois avec le sang des morceaux du tissu qui s’est disloqué pendant les règles et qui ressemble à du foie. Dans l’utérus, le tissu endométrique de surface est tellement gorgé de sang et de petits vaisseaux en forme de lagunes pleines de sang qu’il a l’apparence et la texture du foie. Voilà.

Le visage que le proprio et son ami m’ont fait quand je leur ai expliqué que j’avais simplement oublié de laver mon bain était… Wow! j’étais réellement mise en accusation, comme à un procès. Quelle audace j’avais eue! Et surtout que je ne me fondais pas en excuses! Il aurait fallu que d’embarras, de honte, je disparaisse sous terre. C’est à ça qu’ils s’attendaient.

Je te raconte cette anecdote pour faire ressortir certains aspects politiques du tabou menstruel tel que nous le vivons dans notre société. L’attitude de ces deux gars était d’essayer me mettre en situation défavorisée. Ils s’attendaient à ce que je sois embarrassée, gênée. Ils pensaient gagner ainsi du pouvoir sur moi. Ça aurait fonctionné si j’avais eu l’attitude qu’ils escomptaient.

Tu sais, à l’origine, le tabou menstruel était très différent de ce qu’il est aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales. Chez les peuples qui vivaient de cueillette, de pêche et de chasse, le tabou était le moyen par excellence d’amener les gens à se comporter d’une façon qui ne dérange pas l’ordre établi. Il était basé sur la peur. Peur des catastrophes, des accidents, des pertes, etc. On disait, par exemple, que si une femme touchait aux objets rituels des hommes ou à leurs flèches, tel ou tel malheur allait arriver dans la communauté. Et quand un malheur arrivait, on soupçonnait les femmes qui ne se conformaient pas tout à fait aux restrictions imposées par le tabou menstruel. On les accusait, si possible on les punissait. Il n’y avait pas tellement d’autres moyens de les faire rentrer dans les rangs, puisque c’étaient des sociétés sans police, sans armée, sans outils de conditionnement comme nous en avons dans nos sociétés – je pense à l’école, à la religion, aux médias.

Au fur et à mesure que les civilisations se sont développées et ont déployé des moyens – dont des codes de lois religieux, des lois civiles et diverses institutions – visant à garder les femmes dans les rôles qui leur étaient prescrits, le tabou a pris une autre forme, celle de superstitions. Par exemple, en Europe des derniers siècles, on disait que si une femme menstruée allait dans une vinerie, le vin tournerait au vinaigre, que si elle allait à une salaison, la viande pourrirait. Si elle pétrissait le pain, il resterait à plat. Si elle essayait de faire une mayonnaise, elle ne lèverait pas. Toutes des superstitions, vestiges du tabou, qui visaient à limiter les femmes dans leurs activités économiques.

À notre époque, les superstitions ont pratiquement disparu. Le tabou menstruel a pris la forme de règles de secret et d’évitement. On doit éviter d’en parler ou de laisser voir le sang qui coule de la vulve. L’aspect politique du tabou contemporain, c’est l’embarras. Quand on fait voir par mégarde un tampon – qu’il soit souillé ou neuf, même encore dans son emballage – on doit se sentir embarrassée… en tout cas on doit se montrer embarrassé.e. Quand des gens parlent des règles, de la même façon, on doit montrer notre embarras et s’arranger pour changer de sujet. Surtout s’il y a des hommes. Or, quand on est embarrassée, on perd son pouvoir. C’est ça l’idée clé.

À part dans l’intimité, les seules occasions où il est acceptable de parler de ce sujet, c’est dans le contexte clinique : avec le médecin ou l’infirmière. Les annonces publicitaires aussi ont le droit d’en parler… mais toujours pas de montrer. Heureusement, les choses sont en train de changer et on peut parler des règles dans des cours d’éducation à la sexualité. Même dans ce cas, le discours est stérile, aseptisé; on prend un langage pas trop évocateur, on se limite à la biologie et aux termes de la science.

Le sang menstruel est censé être impur. Ça c’est une autre histoire. Il faudrait un autre billet pour que je puisse t’en parler, car alors là on explorerait les racines de la peur. C’est quelque chose d’universel qui concerne les hommes et leur peur de l’inconnu, du non-rationnel, du spirituel vécu par les femmes à cause de leur biologie même.

Le sujet est passionnant, car on y rencontre la ou le chamane, le prêtre, le medecine man, l’ascète, le roi, le clown sacré, pour ne citer que ces personnages qui ont incarné le pouvoir des menstruations. On y rencontre aussi toutes sortes de personnages mythiques, dont le fripon ou joueur de tours, le grand Serpent, le Dragon, l’Oiseau Tonnerre, etc. D’ailleurs, j’ai bien hâte de t’en parler.

Andrée
© 2019

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