As-tu des crampes?

C’est dommage ces douleurs au ventre. Si tu savais comme je te comprends! Moi aussi j’en avais. Je sais qu’il y a pire, que certaines femmes souffraient plus que moi, mais ça n’enlève rien : la douleur est là quand elle est là.

Je vais t’expliquer ce qui se passe dans ton utérus quand tu as des crampes menstruelles. Ça t’aidera à comprendre, et peut-être à aller voir dans ta forte intérieure (féminin de « for intérieur », jeu de mots que j’aime bien) ce qui peut être relié à ça.

Les crampes, elles viennent de contractions de ton muscle utérin. L’utérus, de la dimension et un peu de la même forme que ton poing fermé, est un muscle muni, en son centre, d’une cavité tapissée d’une muqueuse importante pour la reproduction qui s’appelle l’endomètre. Dans le muscle, entre les fibres musculaires et dans le même sens qu’elles, s’allongent des vaisseaux sanguins – artères et veines. Ces artères éventuellement changent de direction (un ±90°) et se dirigent vers le centre de l’utérus pour rejoindre l’endomètre où elles se ramifient abondamment.

Le problème avec les crampes utérines, c’est que les contractions du muscle sont trop rapprochées les unes des autres et que, de toute façon, le muscle ne se détend pas assez entre les contractions. Le muscle ne parvient pas à se relaxer assez longtemps ou suffisamment pour permettre au sang de bien circuler dans l’endomètre. Les vaisseaux sont étranglés. Alors, ce qui se passe, c’est que les fibres nerveuses qui se trouvent dans l’endomètre perçoivent le manque d’oxygène – normalement transporté par le sang −, ce qui se traduit par de la douleur. On a cette cascade : absence de relaxation entre les contractions > étranglement des vaisseaux sanguins par les fibres musculaires > manque d’oxygène dans l’endomètre > perception de la douleur.

Des auteur.e.s qui ont écrit sur ce phénomène comparent les contractions de l’utérus à un orage dans cet organe. L’image est bonne, car il est vraiment question de décharges électriques; ce sont des décharges électriques qui font se contracter les fibres musculaires. Pendant les épisodes douloureux, alors que les contractions musculaires sont irrégulières et que des fibres demeurent tendues, les niveaux de voltage sont élevés, comparables et même parfois plus élevés que lors d’un accouchement douloureux. De plus, il y a le caractère désordonné, non synchronisé des contractions des fibres musculaires. On parle de dysrythmie contractile du muscle utérin.

Ces fortes décharges électriques − ou nerveuses – sont des impulsions venant de l’encéphale, de ce qu’on appelle communément et à tort le cerveau. (Le cerveau est seulement une partie de l’encéphale, soit sa partie supérieure, ou néocortex. Le mot anglais brain se traduit en français par « encéphale ».) Le problème des crampes menstruelles est donc de source neurologique.

Il y a autre chose qui a le pouvoir de réduire la circulation sanguine dans l’endomètre et qui ne concerne pas le muscle utérin. Ce sont les mini, minimuscles qui se trouvent dans les parois des vaisseaux sanguins. En effet, ces parois sont munies de fines fibres musculaires qui font se resserrer – ou au contraire se dilater – les vaisseaux sanguins.

La médecine insiste beaucoup sur l’action de molécules appelées « prostaglandines », des acides gras qui agissent sur les fines fibres musculaires contenues dans les parois des vaisseaux sanguins. Le nom prostaglandines vient de « prostate », du fait qu’on a identifié ces molécules pour la première fois dans le liquide séminal des hommes. Les prostaglandines sont fabriquées un peu partout dans ton corps, elles agissent localement et se dégradent rapidement.

Les prostaglandines se classent dans plusieurs catégories selon leur structure moléculaire. Certaines ont pour effet, entre autres, de faire se contracter les fibres musculaires, certaines autres, de les faire se relaxer. Ces molécules se ressemblent, et ce sont des enzymes qui les font se transformer les unes en les autres. Une classe, les PG (prostaglandines 2-alpha) est particulièrement agressive pour faire se contracter les fibres musculaires (tant des vaisseaux sanguins que du muscle utérin). L’industrie pharmaceutique a mis au point des substances qui inhibent la production de l’ensemble des PG, les relaxantes comme les freakantes.

Maintenant, quand vous lisez des articles sur les crampes menstruelles dans des magazines ou des pages web, on vous parle des anti-inflammatoires, qui sont efficaces dans 70 % des cas pour le soulagement des crampes menstruelles. Attention, car cela – l’usage de ce nom, « anti-inflammatoires » – donne l’impression que les menstruations sont un processus inflammatoire. Il n’en est rien. Il faut faire attention avec cela. Ces idées nous portent à associer les règles avec d’autres idées comme la toxicité, l’impureté, la maladie, etc. déjà associées aux règles. Ces idées sont néfastes, dangereuses pour la santé psychologique, car elles minent notre estime du corps, déjà bien malmenée. Elles donnent l’impression que l’utérus est en proie à quelque chose comme l’inflammation, oh horreur!

L’hypercontractilité et les spasmes du muscle utérin dont je t’ai parlé tantôt sont des phénomènes mécaniques et électriques qui ont été identifiés au début des années 1930 comme étant la cause des crampes menstruelles. Or, dans les années 1950, quand on a découvert une plus grande quantité de PG dans le sang menstruel de femmes qui souffraient de crampes menstruelles que dans celui de femmes qui n’en souffraient pas, on s’est mis à focaliser sur les PG et on ne parlait plus que de cela dans les articles scientifiques sur le sujet. On a cessé de parler de l’orage dans l’utérus et de l’origine neurologique du problème, et on a mis la faute sur les prostaglandines. Pourquoi? Parce que l’industrie pharmaceutique et la médecine avaient désormais quelque chose à proposer à toutes les femmes qui souffraient de crampes.

Si on fait le calcul, depuis environ 90 ans, on connaît la cause des crampes menstruelles, mais on l’a occultée depuis 70 ans pour des raisons d’intérêt corporatif, financier… en tout cas pas pour l’intérêt des femmes. Et pas non plus pour aller à la source, ce qui aurait sans doute généré des remises en question comme celle que je fais dans la suite de ce billet.

Il faut savoir que les connaissances – dans quelque domaine que ce soit − sont diffusées ou, au contraire occultées, selon les intérêts des personnes et des corporations qui contrôlent les médias et la recherche. Cela se fait via l’octroi de subventions et de diverses formes de récompenses. Les congrès scientifiques, entre autres, sont commandités par ces corporations, dont les compagnies pharmaceutiques sont parmi les plus puissants acteurs.

Il ne faut donc pas s’étonner que l’accent soit mis sur les PG plutôt que sur l’orage utérin dans les articles que l’on peut lire.

Voulant creuser plus loin, je me suis mise à avancer sur une autre piste. Celle d’une explication psychologique. Puis je suis allée encore plus loin, débouchant sur une piste psychosociale ou culturelle. Ainsi, au fil de mes recherches et réflexions, j’ai vu apparaître des explications qui remettent en cause des idées et des émotions que l’on a intégrées à cause de certaines influences culturelles très présentes dans notre société. Tout ça m’a menée à émettre une thèse que j’ai défendue dans mon livre Le sang de la Lune. La thèse explique que les crampes menstruelles sont en réalité « un appel de l’utérus ». En fait, le mot appel n’est plus assez fort pour moi. Je dirais maintenant que les crampes utérines sont un cri de l’utérus.

Suis-moi s’il te plaît. Je vais te ramener dans ton passé − proche ou lointain, selon ton âge.

Les filles, quand elles approchent de leurs premières règles, sont très curieuses de tout ce qui fait consensus dans la société sur ce qu’est être une femme aimée ou acceptée dans le monde adulte. Elles cherchent à comprendre, à saisir les critères de succès pour les femmes. Il faut se rappeler que la fille sait qu’elle va éventuellement quitter sa famille et qu’elle se dirige vers le monde social. C’est très important pour elle de comprendre, de saisir ce qui fait qu’elle sera aimée. Et plus elle a l’impression de ne pas être aimée telle qu’elle est, plus ce sujet devient épineux pour elle. Cela peut constituer une grande source d’angoisse. Un garçon aussi peut vivre cela. Cela fait partie du difficile passage de l’enfance à l’adolescence.

Tout le monde sait qu’il existe un fort tabou sur les menstruations. Et qui date d’il y a très longtemps

Le tabou menstruel contemporain fait en sorte que les gens évitent ce sujet et que, lorsque ce dernier tombe sur le tapis, les gens se sentent inconfortables. Bien sûr, ça tend à changer avec les nouvelles générations, et c’est tant mieux, mais il reste que ce changement est très nouveau. Les occasions où on entend parler des menstruations sont principalement dans le contexte soit de l’éducation sexuelle, soit de la visite médicale, soit des annonces publicitaires. Or, les filles étant si avides de compréhension sur ce qui fait qu’une femme réussit dans la vie, elles saisissent inévitablement l’ambiance qui règne quand elles entendent parler des menstruations… ou de l’utérus ou du clitoris, qui sont des mots que peu de gens osent prononcer. Elles sentent l’inconfort des gens qui en parlent. Elles sont témoins des tentatives d’évitement du sujet.

Alors que crois-tu qui se passe à ce moment-là? La fille finit par se faire à l’idée qu’il y a quelque chose de pas correct avec son corps, qui concerne son sexe, son appareil reproducteur et génital, son bas-ventre. Cette zone de son corps est louche, elle a quelque chose de sale, de pas acceptable socialement.

J’aimerais attirer ton attention sur le fait que les premières règles sont un moment où l’image du corps se structure et que les idées les plus centrales ou les plus importantes sur le corps se cristallisent pour très longtemps dans la vie – possiblement toute la vie. Il est très difficile par la suite de se débarrasser de l’expérience douloureuse – hyperangoissante − de se voir embarquée et débarquée dans la vie ado puis adulte avec un corps qui a quelque chose de pas correct. Pourquoi? Parce que cette expérience va se loger dans l’inconscient, étant trop douloureuse. À preuve, l’inconfort des femmes quand on parle de ce sujet.

Cela est très triste, car une femme qui croit que son sang menstruel est sale ou toxique aura de la difficulté à croire qu’un autre liquide qui sort de son corps, comme son lait, sera bon pour son futur bébé. Son lait sera louche, teinté par des mémoires bien enfouies dans son inconscient.

C’est pour ça que l’utérus crie, qu’il appelle la conscience dans cette zone du corps : pour que l’utérus et les autres organes comme le clitoris soient intégrés dans son image corporelle. Chaque menstruation est un effort de l’inconscient, de l’être tout entier de se réintégrer, de former un tout unifié.

Ce qu’on a appelé SPM, c’est justement ça, cet effort de réintégration. Je garde ce sujet pour un autre billet de blogue. Si tu es pressée de comprendre le SPM, tu peux aller sur mon site web sous l’onglet Articles.

Je vais terminer ce billet en insistant sur l’importance de te soulager des douleurs causées par les crampes menstruelles, car avec le temps tu peux développer une sensibilisation à la douleur. Je ne te recommande pas les traitements pharmaceutiques à cause de leurs effets secondaires, encore moins les contraceptifs oraux, à cause de leur effet nocif sur les os. Dommage qu’ils soient si souvent prescrits. Il y a toutes sortes de moyens non médicamenteux qui peuvent te soulager des crampes menstruelles. Une section de mon livre Le sang de la Lune décrit l’immense gamme de ces moyens à la portée de toutes. Tu peux aussi te rendre sur le site du Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF), un réseau formidable, pour lire son article sur les crampes menstruelles.

Ne laisse pas ton utérus crier! Mieux : va le voir, dis-lui que tu l’aimes, que tout ton sexe est correct. Si, après ça, tu vois une différence, SVP donne-m’en des nouvelles.

Andrée
© 2019

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